mercredi 1 juin 2016

Portrait d'Anais Jeanneret

Anaïs Jeanneret
The solitude of summer evenings

Jean-François Coulomb des Arts

Anaïs a compris que la première qualité d’un écrivain, c’est de se faire rare. Surtout, ne pas encombrer les tables des libraires avec une régularité de métronome. Elle revient sur le devant de la scène avec un roman élégant et poignant, « La solitude des soirs d’été ». Dix ans qu’elle n’avait rien publié, autrement dit, un siècle.

Anaïs has understood that a writer’s first quality is to keep a low profile. Above all, refrain from cluttering up the shelves of booksellers with clockwork regularity. She is back in the forefront with an elegant and deeply moving novel, “La solitude des soirs d’été” (The solitude of summer evenings). She had not published anything for ten years – we could say a century.


PORTRAIT

Anaïs est comme cela. Elle prend son temps, marche à son rythme. Elle est de ces femmes qui n’ont qu’un seigneur et maître : elles-mêmes. « L’écriture est une chose fragile, qui ne va pas toujours de soi », confesse-t-elle.
Pour un écrivain, parler de son livre n’est pas chose aisée.
Anaïs n’échappe pas à la règle. L’interview n’est pas un de ses sports préférés, mais elle s’y plis, avec pudeur et des regards de jeune femme sage. Un zeste d’inquiétude au fond des yeux.
Elle avoue « ne pas avoir grandi dans les clous », à cœur d’une famille bourgeoise. Enfant, elle aime dessiner, elle « crée des appartements dans des boîtes à chaussures », rêve de devenir architecte, de marcher sur les traces de son grand-oncle, Le Corbusier. Très jeune, elle perd son père. Sa mère travaille comme monteuse vidéo. Elle se souvient avoir été une petite fille timide, solitaire, un peu perdue au milieu d’histoires de famille compliquées. « On s’en remet, mais on n’oublie pas. Cela vous façonne », dit-elle en passant la main dans ses cheveux. Elle n’en dira pas plus.

« L’écriture m’est tombée dessus inconsciemment, je ne l’ai pas vu venir ». Elle fait ses premières armes de romancière dans les années 90, avec un joli petit livre, « Le sommeil de l’autre ». Anaïs sait qu’elle vient de trouver sa voir. Depuis, elle a découvert « une forme de volupté à manier les mots. Le plaisir de la phrase qui sonne juste. Les personnages que l’on sculpte, l’histoire que l’on construit… » L’après-midi, elle s’enferme dans son bureau et tape sur son ordinateur quatre heures d’affilée. « Quand j’écris, je me sens bien ». L’aveu est touchant. Pas de méprise, elle fuit comme la peste l’autofiction. Anaïs invente des histoires, ce qui ne l’empêche pas de mettre des bribes d’elle-même dans ses textes.

« La solitude des soirs d’été » est son cinquième livre

Il est né d’une envie, « raconter une rencontre entre deux personnages qui n’auraient jamais dû se croiser ». Alda et Louis. Il a 22 ans, se rêve écrivain en traînant une vie « pleine d’ennui et de colère ». Elle a le double de son âge et le charme mystérieux, magnétique, des gens qe la vie a comblés. Ils se rencontrent à Paris lors d’une exposition Rothko. « Cette inconnue, je l’avais rêvée si souvent, avec sa grâce et son air insaisissable, trop paisible pour ne pas cacher d’inavouables tourments ». Louis ne se trompe pas. Invité dans la magnifique bastide d’Alda à Saint-Rémy-de-Provence, il va mettre à nu la fêlure de cette épouse parfaite, de cette mère aimante, de cette femme dont « le secret reste le seul refuge ». Subtil jeu de miroir où chaque protagoniste finit par voir une petite musique fitzgéraldienne. La difficulté d’être et le temps qui passe…
« D’espoir infini en désespoir fini, il n’y a finalement presque rien… », écrit l’auteur page 202, qui signe là l’un de ses plus jolis livres. Le commentaire d’un lecteur l’a fait rougir de plaisir. Vincent, 15 ans, son fils. « Il l’a lu d’une traite. Il a été impressionné. Il m’a dit : c’est drôlement bien écrit ! » Anaïs sourit, baisse les yeux, surprise de livrer ce moment d’intimité.

W.



Source : Winner, n°8, juin-juillet 2013